Gagatorium un mouroir doré

 

« GAGATORIUM

Quatre ans dans le mouroir doré »

d’une résidence-services

Enfermée pendant quatre ans dans un «gagatorium » doré, j'ai constaté autour de moi et vécu personnellement la maltraitance imposée quotidiennement aux vieux. Maltraitance physique, morale, financière, avec acharnement, allant parfois jusqu'à une mort sordide.

 C'est alors que je me suis fait une promesse : si j'en sors vivante, je témoignerai pour tous ceux qui n'ont plus la parole. Car la situation a tendance à s'aggraver. Plus l'espérance de vie des seniors s'allonge, plus les dents de tous les prédateurs s'aiguisent.

 Le marché du troisième âge est juteux, captif, très convoité, et peu contrôlé par une législation laxiste et libérale. Il illustre à merveille cette définition du libéralisme : « Le renard libre dans le poulailler libre. »

 Sous des allures de conte drolatique et animalier, vous trouverez dans ce livre toute la vieille volaille exsangue qui se fait plumer et saigner par tous les renards, blaireaux et autres charognards libres. Sitting Bull, Peau-de-Vache et Mme Bling-Bling sont - hélas - les geôliers et tauliers bien réels du poulailler. La Dame-au-petit-chien, Gros Roger, la Vieille Dame, indigne étaient mes compagnons de misère, otages comme moi de la Résidence Ker-Eden, le faux nom que j'ai choisi pour ce paradis d'Armor. De même, les extraits de lettres et autres écrits cités sont parfaitement authentiques.

 Quant à moi, je me suis donné deux missions : survivre d'abord, témoigner ensuite. Dès le début de ma détention, à soixante-dix-sept ans, j'ai donc ouvert deux grands dossiers : «J'accuse» et : «Au secours ! »

 J'accuse les pouvoirs publics de se gargariser de records bidon. La quantité de vie ne vaut pas la qualité de vie. Et si en France on survit vieux, on survit aussi très mal. Le taux de suicide des seniors augmente tous les ans. La « garce de vie » qu'on leur impose, ils n'en veulent plus. Alors on les met au « gagatorium » : tricot-dominos-gâteaux... et taisez-vous ! Taisez-vous, les vieux, vous n'avez pas la parole ! On ne parle pas de ces choses-là (la vieillesse et la mort).

 Pour compenser la déchéance imposée, j'ai dû me répéter sans cesse : « Non, je ne suis pas de la merde. Non, je ne passerai pas au rouleau compresseur qui écrase toute trace d'identité, de personnalité. La preuve que je ne suis pas une merde : j'ai connu des "success stories" dans mon passé. »

 Se saouler tous les jours, toutes les nuits, de ses titres de gloire, même minimes, pour compenser la déchéance du présent. La mégalomanie est le meilleur carburant pour résister au désespoir. Ne pas lésiner sur les doses.

Deuxième carburant indispensable, l'aide extérieure. Du fond de mon château de Kafka, j'ai beaucoup crié « au secours ». Mais personne ne s'arrêtait devant mon soupirail. Surtout pas ceux qui font métier de venir en aide aux seniors. Personne, sauf ma fille et mes deux « anges gardiens ». Deux femmes, militantes, professionnelles d'agences de consommateurs, juristes pointues et acharnées.

 Avec elles, j'ai pu organiser ma résistance légalement et pratiquer la seule stratégie valable pour lutter contre la mafia : le harcèlement réciproque.

 Il m'a fallu « infiltrer » le conseil d'administration et le conseil syndical des copropriétaires pour démontrer le système mafieux, bien huilé, qui fonctionne depuis vingt ans à Ker-Eden, en toute impunité.

 Enfin, dernier carburant qui m'a permis de recharger mes accus pendant ma réclusion, la présence constante sur ma table de chevet de quelques livres essentiels, écrits par de grands bonshommes, mes « maîtres à penser » en la matière. Un psychiatre connu1, chef de service en milieu hospitalier, à qui j'ai emprunté les termes « gagatorium », « services-poubelle », « antichambre de la mort ». Sa thèse : Alzheimer est une maladie sociétale, un « lâcher prise » dû à l'angoisse de l'exclusion. Un autre, chirurgien, qui a enquêté sur les résidences du troisième âge en France et toutes leurs turpitudes.

 Un journaliste aussi, spécialiste du consumérisme, qui a dénoncé le marché lucratif de l'« or gris ».

 Bêcheuse, direz-vous, avec tous ces maîtres à penser ? Non, pas vraiment, juste ayant ras le bol d'être toujours la Tatie Danielle du mouroir. Mais, rassurez-vous, une fois sortie de mon château de Kafka, à quatre-vingt-un ans, je suis redevenue tout à fait fréquentable. Bien sûr, j'y ai laissé mon modeste patrimoine et ma santé. À l'entrée, je dansais encore le madison ; à la sortie, quatre ans plus tard, semi-impotente, je me déplace difficilement, condamnée au déambulateur pour faire trois pas. Mais je dors la nuit. Enfin ! Et seule chez moi, je savoure mes ultimes libertés, mon droit de vivre mes derniers jours dans la dignité.

 N'attendez pas un mois, un an de plus. Indignez-vous, battez-vous maintenant ! Protégez vos grand-mères dès aujourd'hui, et vous-mêmes demain ! La mafia de l'or gris est déjà là. Marchands de pilules et de couches- culottes, promoteurs de gagatoriums ont pris le pouvoir. L'État et les politiciens sont laxistes et indifférents. En France, un vide juridique abyssal (contrairement à ce qui se passe dans les pays voisins plus avancés socialement) permet tous les abus, en toute impunité.

 Alors écoutez-les donc, ces vieux réduits au silence dans leurs mouroirs. Ils sont attachants, vous savez. Parfois drôles. Pendant quatre ans, infiltrée malgré moi, je les ai écoutés. J'ai même décodé leurs silences. J'ai dialogué avec les Alzheimer, les anorexiques, les déprimés,  les   schizophrènes,  les alcooliques...

Quatre ans dans un gagatorium - fût-il doré -, c'est lourd de vérités cruelles.

J'espère que la lecture de ce livre vous donnera des cauchemars. Exigez des pouvoirs publics qu'une politique sociale du troisième âge soit mise à l'ordre du jour et traitée en priorité ! Sinon vous aussi bientôt vous entrerez au gagatorium, et vous y prendrez perpète.

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